Paul Graham - American Night

5 - 28 Septembre 2006 17 rue des Filles du Calvaire 75003 Paris

"En ces temps critiques de l’histoire d’après-guerre de l’Amérique, Paul Graham fait des photographies qui ont à voir avec ce qui n’est pas vu, l’incompréhension, et un monde fracturé.

Il crée des images que nous voyons comme les personnages aveugles du roman de Saramago verraient le monde, imprime des textes qui ne peuvent être lus ; il annonce la perte de la vision, l’abandon de la clarté. »

Val Williams, in American Night, Paul Graham, Edition steidlMack

La galerie Les filles du calvaire présente, conjointement avec les Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles, la série American Night de Paul Graham, qui expose en France après dix ans d’absence.

 

 

« Depuis le milieu de années 1980, Paul Graham a produit des travaux photographiques qui ont explorés les frontières entre l’art et la politique. Dans sa dernière série, American Night ; il photographie les pauvres et les exclus qui peuplent les paysages urbains des Etats-Unis. Sa chronique de la vie américaine est le reflet des bouleversements et du stress, de vies passées dans une solitude profonde. Graham photographie ses sujets comme à travers les yeux de quelqu’un presque atteint de cécité. Se détachant sur des fonds de détritus de la rue, entrevus à travers un brouillard laiteux, ses personnages sont des fantômes évoluant dans un monde agonisant.

 

Paul Graham faisait partie d’un groupe de photographes britanniques qui a émergé dans les années 1980 en tant que photographes de documentaires sociaux en couleur. Ils s’intéressaient à la « britannité », fascinés par une nation en mouvement, s’engageant dans les réformes radicales, sociales et économiques du Tatchérisme qui se substituèrent au consensus du Welfare State des années 1960’ et 1970’. Les photographes parmi lesquels Paul Graham, Martin Parr, Paul Seawright, Anna Fox, Paul Reas, and Nick Waplington, rejetaient la pratique du documentaire traditionnel en mêlant la méthodologie du documentaire à une vision personnelle et idiosyncrasique. Au cœur de leurs travaux se trouvent des regards politiques sur la société d’après-guerre.  Au fil des années 1980 et au début des années 1990, ils participèrent à une critique incisive des institutions sociales britanniques. […]

 

En 1968, Paul Graham publia Beyond Caring, une étude sur les bureaux de sécurité sociale de Grande-Bretagne et en 1987, Troubled Land, qui explorait les tensions politiques de l’Irlande du Nord. Ces deux séries photographiques de Paul Graham, se penchaient sur les fissures et les points de tensions de la société britannique. Dans Troubled Land il mis en place ce qui allait devenir  sa méthode documentaire pour les années à venir : une série de paysages ternes dont la banalité est subtilement perturbée par la présence du sectarisme et des conflits. Paul Graham était à la recherche de traces, de bouts de papier, de slogans divers et variés, des avertissements, des imprécations, les minuscules indicateurs d’un malaise immense. Dans ces séries, il remet au goût du jour la photographie documentaire en couleur et influence ceux qui l’ont suivi, en particulier Seawright et Fox. […]

 

 

 

 

American Night est une histoire autour de la vision périphérique, la vision trouble, floue et les positions avantageuses. Ses personnages errent dans les rues, le long des autoroutes, devant les baraques de fast-food, à travers les parkings, toujours seuls, sans but apparent. Ils attendent, regardent. Dans la méthode photographique du « jour pour la nuit » qu’a utilisée Paul Graham, ils errent dans un brouillard morne, le bruit blanc et visuel d’une société stressée.

Cependant, American Night n’est pas une simple critique de la perte et des dégâts urbains. Parsemées parmi ses images blanchies et oniriques des pauvres exclus et errants des Etats-Unis, se trouvent les photographies en couleur des maisons américaines. Graham nous rappelle que la vision du photographe est partielle. En s’éloignant de quelques pâtés de maisons des taudis sordides on se retrouve dans un paradis verdoyant.

Il rend ces photographies faciles à regarder, un festin visuel. Par contre, il est difficile de déchiffrer les photographies blanches, les silhouettes diminuées se meuvent autour du mobilier urbain et des voitures garées et disparaissent presque au milieu des devantures des fast-foods.

Et alors que nous pensions avoir trouvé la logique qui régit cette mémorable collection de photographies, (images délavées de pauvres, stylisation aboutie des luxueuses habitations), Graham nous conduit de nouveau vers une fausse voie. Il insère une section de photographies documentaires ; des images d’américains pauvres et démunis, qui défient notre époque, qui sont riches, sombres et qui regorgent d’énergie autant que les image blanches sont léthargiques.

 

 

On connaît les références photographiques de ces documentaires de rue ; une forme accentuée de Walker Evans, Philip Lorca di Corcia qui affronte les acheteurs dans leur course effrénée. Cependant, encore une fois, Graham place la barre plus haut en augmentant l’angoisse et l’obscurité de compositions qui nous semblent familières.

Nous voici devant le miroir étrangement déformant dressé face aux images blanches, les codes traditionnels de la photographie rançonnés par une vision floue et indistincte.

Parce qu’American Night nous parle autant de photographie que du monde confus dans lequel nous vivons. C’est une sorte de traité sur l’acte de visualisation, de représentation- tout a été  photographié de toutes les manières possibles et la négation de la vision est la seule avancée que puisse faire la photographie.

Quand Paul Graham a réalisé Troubled Land en Irlande du Nord, il a dépassé une frontière culturelle et les photographies qu’il a faite étaient l’expression de sa confusion, une lutte pour saisir la violence qui ne transparaît qu’à travers les bandes de couleur, les fragments de papiers, les silhouettes au loin. Dans American Night, il a de nouveau étudié une société qui lui est étrangère. Il n’a pas seulement porté son regard sur ses marges mais aussi sur son centre, élégant et prospère, et, comme au temps d’ In Umbra Res, il insiste une nouvelle fois sur le fait que « si l’on détourne son regard de la périphérie de notre vision, on peut commencer à en faire quelque chose ». […]